Dégustation du 24 septembre 2026

NAGUELANN
LA DÉCOUVERTE
OU
L'IGNORANCE
Présentation de la dégustation
du 24 septembre 2026
Lénaïck Lemaitre
fondateur de la distillerie
Après les connaissances encyclopédiques apportées par Philippe Gosmand lors de notre dernière dégustation, nous poursuivons notre chemin de découvertes, jalonné de flacons merveilleux et de distillats rares.
Avant de vous présenter la distillerie Naguelann, il est peut‑être utile de revenir brièvement sur l’histoire du whisky français.
L’un des pionniers est la distillerie Warenghem, à Lannion. En 1981, Gilles Leizour, 32 ans, succède à son père à la tête de l’entreprise. Fondée en 1900, elle était surtout réputée pour ses liqueurs. La situation financière est alors critique : les liqueurs ne suffisent plus, et il faut envisager d’autres productions pour diversifier l’activité.
C’est un article du Monde daté du 16 juillet 1983 qui va inspirer Gilles. Cet article présentait la réception élyséenne. Ainsi, le 14 juillet dans les jardins de l’Élysée, les invités pouvaient déguster le Biniou, présenté alors comme un whisky 100 % français. En réalité, bien que produit par la Société des Alcools du Vexin, à Antrain (aujourd’hui Val‑Couesnon), il s’agissait d’un assemblage composé de 98 % d’alcool neutre et de 2 % de single malt écossais.
Après cet épisode — sans lien direct apparent — la société décline et finit par fermer ses portes entre 1983 et 1985. Pendant ce temps, Gilles Leizour se documente, expérimente, et se lance dans la distillation d’orge à l’aide d’un pot still. Ses essais aboutissent en 1987 à la commercialisation du WB, premier whisky breton vendu dans les rayons des magasins de la région. Le succès est immédiat : Warenghem retrouve une stabilité financière et peut investir dans un wash still et un spirit still.
L’autre grande distillerie bretonne, avec une approche différente de celle de Warenghem, est la Distillerie des Menhirs. Elle est installée à Plomelin dans le Finistère, un peu au sud de Quimper.
C’est en 1921 que la famille Le Lay achète un alambic d’occasion pour la distillation de cidre afin d’en extraire une eau-de-vie communément appelée Lambig. C’est Francès Le Lay qui, la première, en tiendra les registres. À cette époque, la distillation était plutôt ambulante, les alambics venant au pied des vergers. Guillaume, le fils de Francès, puis le fils de Guillaume, René, perpétueront cette tradition de bouilleurs de cru.Malgré un contexte concurrentiel important et malgré l’ordonnance du 30 août 1960 supprimant le privilège des bouilleurs*, Guy, fils de René, décide en 1986 de quitter son métier de professeur de mathématiques pour fonder la Distillerie des Menhirs. Il obtient le statut de distillateur professionnel et, à Noël de cette même année, lance le Pommeau des Menhirs, le premier pommeau AOC de Bretagne.
Puis, en 1989, sortira de cette distillerie le premier Lambig de Bretagne. Son souhait était d’avoir des produits vraiment ancrés dans la terre bretonne. C’est au milieu des années 90, au cours d’un voyage en Écosse, que Guy Le Lay a l’idée de faire du whisky. Il visitera alors les coulisses de la distillerie Dalmore en compagnie du maître de chai. D’un esprit créatif et profondément breton, il cherchera comment satisfaire sa volonté d’avoir une production entièrement bretonne. Si l’eau peut, raisonnablement, nous faire penser à la Bretagne, ce n’est pas le cas de l’orge. Du coup, il se tournera vers le blé noir. Ce whisky va, peu à peu, se faire une place dans le monde des spiritueux, même si le démarrage va être calme et difficile auprès des amateurs et des professionnels.
Si leur premier Whisky Live date de 2004, le stand se retrouvera un peu coincé entre des bourbons et les whiskies japonais. À ce WL, la Distillerie des Menhirs est la seule distillerie française représentée, montrant que la production française a du mal à se faire connaître au-delà de son cercle d’influence.
Aujourd’hui, la Bretagne compte entre neuf et quinze distilleries, (en fonction des critéres retenues) et l’une d’elles est Naguelann.
À la sortie du petit village de Languenan, dans les Côtes-d’Armor, la distillerie se niche dans un charmant bâtiment de pierre. Deux alambics y trônent : un pot still de 500 litres et un autre de 1 000 litres.
Lénaïck Lemaître fonde officiellement Naguelann en 2014, après avoir longuement exploré, au fil des années, l’univers du whisky. Son histoire commence en 2000 : jeune barman dans des palaces parisiens, il prépare le concours du meilleur jeune barman. Le whisky est alors mis à l’honneur, et les lauréats sont invités en Écosse.
Cinquième du concours, Lénaïck découvre alors le pays des alambics et en revient profondément marqué.En 2006, après deux années passées à l’hôtel François 1er, où il organise de belles dégustations, il décide de se lancer et reprend un restaurant à Saint-Malo.
Le whisky y occupe une place de choix, et les dégustations se multiplient. L’idée de devenir affineur s’impose : il lui faut des fûts et des distillats. Warenghem lui fournira les deux.
Son premier essai date du début de l’année 2013 : une vieille barrique du grand-père, dans laquelle son père mettait du cidre chaque année. Lénaïck y verse un distillat Warenghem de 18 mois déjà passé en fûts de bourbon. Après un affinage de 18 à 24 mois, supplémentaires dans des fûts de cidre en enfin de quelques semaines dans des quartauts, 38 bouteilles voient le jour : Grand’Pa n°1. Les premiers acheteurs sont les habitués du restaurant, dont trois fidèles — Éric Martin, Vincent Leboucher et Jean-René Talopp — qui, avec son père, deviendront les véritables cofondateurs de Naguelann.
Après cette première expérience, Lénaïck souhaite aller plus loin. Il sollicite Warenghem et la Distillerie des Menhirs pour obtenir un peu de leurs distillats, afin de créer un assemblage qui donnera naissance à Mesk — mixture en breton — un whisky mêlant distillat de blé noir et distillat d’orge.
En 2017 paraît Ed Unan, littéralement celui qui est un : un whisky 100 % blé noir, vieilli en fûts de chêne quarter cask et embouteillé en brut de fût.
Naguelann, toutefois, ne se limite pas à l’affinage. Grâce à ses propres distillations d’orge française, achetée à la Malterie du Château — l’une des plus anciennes malteries encore en activité en Europe — la distillerie entreprend ses propres maturations. En 2020, elle dévoile Dieil, le rare, reflet de volumes modestes mais d’ambitions affirmées.
Pour aller plus loin dans l’identité bretonne de ses whiskies, Lénaïck souhaite travailler une orge locale. Il rencontre le fermier voisin, mène des essais, et agrandit la distillerie : deux nouveaux alambics de 1 000 litres, des équipements de brassage, des fermenteurs.
Peu à peu, Naguelann maîtrise toute la chaîne de production : brassins parfois composés de plusieurs céréales, fermentations longues de quatre jours, distillations lentes au gaz, et un distillat passé 2,7 fois dans les alambics. Le chai, lui, se remplit de fûts variés : barriques de cidre, fûts de vin, fûts roux de whisky.
Aujourd’hui, Naguelann est solidement installée dans le paysage breton et est devenu autonome. Il n'y a plus d'achat de distillat dans d'autre distillerie sauf pour une fraction de blé noir.
Il ne nous reste qu’à découvrir ses whiskies… ou à rester dans l’ignorance.
Dour – Koad – Gedal

Nous débutons notre dégustation par le Naguelann Mesh Kelt. Ce whisky est un assemblage de whiskies bretons. Ce nom signifiant mélange celte. La composition exacte n'est pas connue, mais ce que nous savons est que cet whisky mobilise quatre alambics différents et quatre types de céréales, dont trois variétés d’orge, (crue, maltée et tourbée à 35 ppm) auxquelles s’ajoute le blé noir. La maturation en fûts, est, elle aussi inspirée par la diversité. Nous allons trouver des petites barriques de 60 litres pour une finition de quelques mois, permettant une homogénéisation des distillats ayant fait leur maturations dans différents type de fûts. (Bourbon, fûts de vin rouge et blanc)
Il y aura ensuite une réduction lente et une mise en bouteille sans filtration.
Naguelann - Mesh Kelt - NAS
41% - Blended malt - Officiel
Couleur : Or jaune
Nez : Le Fruit. C'est un fruit, tombé de l'arbre qui nous accueille, peut-être une prune. Il est à terre et il nous apporte des notes humides et fraîches. Elles ne sont pas terreuses mais plutôt céréalières avec une pointe de malt. C'est cette pointe qui nous fait entrer dans de grist et l'entrée d'une malterie. Le fruit revient ensuite, il est blanc et nous trouvons des notes de vieille poire, des touches de zeste de citron et cette odeur particulière de la pomme dont seul le cœur est brun. Ce nez est doux, mais fortement expressif et semble désirer prendre, après le fruit, le chemin d'arômes de gousses de vanille et tanins de bois.
Bouche : Le Bois. La bouche est franche et est dans une belle continuité du nez.
Elle est presque minérale avec des notes acidulées, puis nous allons retrouver le fruit blanc, mais il sera plus discret qu'au nez et surtout les notes céréalières et maltées. C'est par ces arômes que viendront des notes salines, épicées et boisées. Elles nous porteront peu à peu dans un léger balancement vers des notes de tourbe et de marc de café froid.
Finale : Le Chai. La finale est plutôt agréable et nous porte longuement. Elle nous fait entrer plus intensément dans des notes boisées qui nous feront penser aux odeurs de chais.


Notre deuxième dégustation, nous entraîne, déjà, dans le beau travail de la distillerie Naguelann. Vous vous souvenez que Lénaïck Lemaitre était un barman, qui forcement, recherchait dans les assemblages et dans la mixologie cette art des influences. Nous allons retrouver cet art dans cette volonté de rechercher l'impact et l'influence des fûts sur le profil organoleptique des whiskies. Cette recherche n'est pas un à côté, permettant de donner des notes un peu différentes. Elle est au contraire volontaire et désirée.
C'est ainsi que nous nous retrouvons avec Ruz! ou rouge en breton, issus de cette recherche. Nous avons là une maturation intégral en fûts de Saint‑Émilion Grand Cru et notamment ceux du Château Malineau.
Naguelann - Ruz! - NAS
45% - Single malt - Officiel
Couleur : Cuivre brun
Nez : Atypique. Le nez est discret mais atypique. Il faudra attendre un peu pour comprendre son profil et trouver la prune, le pruneau, la groseille écrasée et, je ne sais pas pourquoi, du caramel sec. On aurait pu penser être submergé par des notes vineuses, mais cela n'est pas le cas. Elles se cachent au début dans des notes de bois rouge et humide. Puis ce nez va s'ouvrir et donner un peu plus de fruits, ils seront rouges et chauds et arriveront alors ces arômes de vin chaud où émergeront de temps à autre de la cannelle et du caramel, du sarment et de l'humus humide.
Bouche : Explosive. Superbe attaque en bouche, qui est presque une explosion de saveurs. Comme pour le nez, nous allons
devoir attendre les retombées de l'explosion pour découvrir des notes de bois tendre, d'orge et de prune. Ce fruit va nous entraîner vers des pâtisseries de fruits noirs et caramélisés. Le côté vineux que nous avions au nez se fait ensuite plus présent, apportant des notes de bois humide et de fruits rouges.
Finale : Boisée. La finale est très longue et dans une belle continuité de la bouche. Les notes de bois vont vraiment prendre le dessus, avec une touche de brûlé, de pain vraiment grillé et de chocolat amer. La longueur en bouche nous permettra de découvrir des arômes de raisins chauds et de poivre noir.


Ce whisky est diel, c'est à dire rare. Son nom Sklaër (clair en breton) fait référence à cette volonté de faire parler le distillat. Celui-ci est issu d'une orge locale maltée avec de la tourbe écossaise à hauteur de 35 ppm. Il sera ensuite distillé dans un alambic traditionnel de type unicobres. On retrouve cet alambic chez Balcones, pour ceux qui étaient présents à la dernière dégustation. Ensuite Naguelann va réaliser un élevage dans des fûts usés qui vont n'apporter que des influences souples et légères. Il s'agit de faire parler le distillat sans (trop) l'envelopper de notes des fûts. Il y en aura tout de même car ceux-ci sont issus d'une distillerie d'Islay. Le vieillissement s’effectue entre 3 et 6 ans.
Ce whisky est le plus “organique” de la gamme Dieil.
Naguelann - Dieil Sklaër - NAS
49% - Single malt - Officiel
Couleur : Jaune paille
Nez : Intrigant. C’est un nez peu commun qui s’offre à nous et on sent qu’il souhaite se livrer sans réserve. En premier lieu, nous allons nous plonger dans des notes céréalières et maltées. Elles seront enveloppées de vanille, de bois blanc et de fruits. Le fruit prendra la suite, et se présenteront la poire, la pomme acidulée et le yuzu. Un troisième temps nous entraînera vers des notes pâtissières, colorées de vanille et de miel blanc. Mais nous ne resterons pas dans la cuisine, car ce nez prendra ensuite un chemin de terre sèche et de tourbe cendrée, balayé par un air marin.
Bouche : Tendre. La bouche est enveloppante avec une certaine tendresse, même si le degré alcoolique se fait sentir. Nous restons dans la continuité du nez avec une présence de bois blanc, d'orge maltée et d'agrumes. La bouche devient peu à peu plus précise et va se concentrer sur le fruit blanc. Nous allons retrouver la poire et le litchi, un peu oubliés. Peu à peu, ces notes se dilueront dans dans une tourbe sèche enrobée d'une salinité délicate et une minéralité de roches humides (si vous voyez ce que je veux dire).
Finale : Tendresse. Nous restons dans la tendresse de la bouche, avec une finale plutôt longue et enveloppante. Nous serons dans des notes d'agrumes et de pâte de fruits. La vanille viendra clore cette finale, apportant avec elle une pointe de sel et tourbe.


Nous continuons notre dégustation par un autre Diel, le Pevar c’hoad qui signifie « quatre bois » en breton. C’est surement l’une des expressions les plus techniques et expérimentales de Naguelann, avec un whisky construit autour d’un travail de fûts poussé, où l’assemblage et les finitions deviennent un véritable langage.
Dans cette deuxième série, 4 types de fûts ont été utilisés : neufs, vin rouge Saint Emilion Grand Cru, seconds remplissages et feuillettes et le dernier avec une chauffe spécifique pour la finition.
Réduction lente, avec une mise en bouteille sans filtration.
Il en résulte un whisky avec un boisé plus présent que dans la première série ” Tantad”, tout en gardant la gourmandise propre au DIEIL.
Le grain d’orge maltée utilisé est tourbé à environ 35ppm. Le plus boisé de la gamme Dieil.
Naguelann - Dieil Pevar c'hoad - NAS
49% - single malt - Officiel
Couleur : Or à reflets cuivrés
Nez : Vient. Le nez est bien agréable et se laisse découvrir doucement. Nous débuterons par des notes vineuses avec des touches de pommes à cidre, pour ensuite aller vers le bois et l'humus. Ces notes terreuses vont nous entraîner vers le fruit blanc, comme la pomme et la poire confite mais aussi la cannelle, la vanille et le caramel. C'est celui-ci qui nous fera découvrir un bois doucement brûlé et des notes de gâteaux à la vanille.
Bouche : Structurée. Cette bouche démarre par une belle attaque avec des notes dans une totale continuité du nez. Nous allons retrouver les fruits avec dans un premier temps des notes de poires bien mûres et de pommes blettes. Ces notes de fruits seront persistantes, mais finiront par laisser la place au bois toasté, de l'épice douce comme la vanille et la muscade. C'est ensuite le bois qui prendra le dessus accompagné par des nuances de céréale grillée, de vin chaud, de terre et de malt. Il y aura enfin cette touche de sel accompagnée notes de tourbe et de céréales grillées.
Finale : Affirmée. Cette finale est longue et n'en finit pas de se manifester par des notes de bois, de grains torréfiées, de tourbe herbeuses et de pointes de sel. Ces dernières finiront par s'adoucir dans des notes de caramel et de miel tendre.


Pour notre dernière dégustation, et bien nous partons avec un Start.
Mesk Kelt [Start] est une variation inaugurale des whiskies Mesk Kelt. C'est une version pensée comme un point de départ, une première pierre dans l’exploration du style “celtique” selon Naguelann. Le nom “Start” n’est pas anodin : il marque une édition fondatrice, une lecture plus directe du profil Mesk Kelt, un whisky qui cherche à exprimer la fraîcheur du malt, la rondeur du bois, et une salinité discrète, sans aller aussi loin dans la structure que les versions plus matures. C'est un assemblage de single malts bretons, provenant de plusieurs distilleries partenaires. Avec des maturations en fût de bourbon, des fût de chêne français et avec une touche maritime avec une maturation en bord de mer.
Start Il signifie « Force, Rigueur, Tenue ».
Dans l'esprit de la distillerie dirigée par Lénaïck Lemaître, ce terme fait directement référence à la force des fûts et du caractère des céréales utilisées (orge maltée, orge tourbée, orge crue et blé noir) et à la rigueur apportée à l'assemblage et à l'affinage en petites barriques.
Naguelann - Mesk Kelt [Start] - NAS
51,2% - Blended malt - Officiel
Couleur : Cuivre
Nez : Calme. Le nez de ce whisky est calme presque reposant. Il va se laisser découvrir avec des premières notes de malt frais accompagnées de fruits jaunes. Nous aurons la pomme croquante et la poire juteuse. L'agrume se fait sentir et étonnamment il s’accompagne de notes de bière, qui disparaîtront pour laisser la place à de la vanille douce et à un caramel blond. Viendra ensuite une menthe citronnée qui se laissera doucement submerger par des notes de bois blanc et de céréale. Ce nez n'en finit pas de s'ouvrir et d'apporter rondeur et chaleur, avec des arômes de café dilué, de pain grillé et de gousse de vanille.
Bouche : Subtile. La bouche est agréable et malgré le degré alcoolique, se laisse découvrir. Nous allons rester dans les tonalités du nez et retrouver le bois et les épices. Mais aussi cette touche de salinité que nous retrouvons souvent chez Naguelann. Ces trois éléments vont être très présents et rester longtemps, avant de laisser la place à des notes plus discrètes de fruits blancs, de céréales grillées et d'épices, comme la cannelle.
Finale : Constant. La finale, elle aussi, reste sur ces notes de bois doux, de caramel dur et de céréales grillées.

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